02/09/2009

La République des Repus satisfaits

(Le 27 septembre prochain, votez NON aux baisses d'impôts !)

 

"L'amour de l'or en général est typique de celui qui n'a rien à aimer en particulier; il offre la possibilité d'une accumulation inutile, une mise en scène du vide."

Emmanuel Todd, l'Illusion économique, Essai sur la stagnation des sociétés développées, 1998

 

On l'oublie souvent, c'est la Révolution française, et non celle du parti radical genevois (prononcez jeûû-neûû-voâs), qui a établi le triptyque des valeurs démocratiques: liberté, égalité, fraternité. Dès les origines, il ne s'agissait pas d'une formule simple, à appliquer mécaniquement, mais d'un vrai défi lancé à l'humanité: une fois les Droits de l'Homme reconnus comme une valeur primordiale, comment, dans la pratique, concilier la liberté, à laquelle chacun à droit, avec le droit tout aussi impératif de tous à l'égalité, que nos sociétés ne peuvent négliger qu'au prix de l'abandon -de la trahison- du principe de fraternité?


 

Alors que l'inégalité de fait est plus que jamais d'actualité, l'idée même d'égalité semble aujourd'hui comme passée de mode, pour des raisons qu'il n'est pas aisé d'analyser ici, mais qui mêlent désarroi individuel, perte des repères et oubli des valeurs essentielles, neurasthénie prolongée des médias de masse, ou encore absence de perspective pour la jeunesse ("Jeune homme, 18 ans, cherche apprentissage. Désespérément", tel est l'un des titres de la Tribune de Genève de ce 1er septembre 2009).

 

Nous ne sommes sans doute pas arrivés, comme l'annonçait avec fracas Francis Fukuyama il y a une vingtaine d'années, à la "fin de l'histoire", mais la période actuelle correspond bien à cette "stagnation" analysée par Emmanuel Todd, caractérisée, non pas par une pensée unique, mais bien plutôt par la "pensée zéro" de la politique, servie par une amnésie générale de l'histoire récente.

 

Au lendemain d'une crise économique mondiale déclenchée par des pathologies humaines que la doctrine ultralibérale qualifie de vertu -appât du gain, accumulation de fortunes colossales sur le dos de petits épargnants et actionnaires, spéculation, jeu de l'avion-, et à la veille d'une votation locale à Genève sur un sujet fondamental, la fiscalité, la (re-)lecture du chef-d'œuvre de John Kenneth Galbraith La République des satisfaits, toujours aussi actuel depuis sa publication en 1992, s'impose comme un antidote au marasme intellectuel et politique général.

Cette République que décrit Galbraith, c'est celle des Etats-Unis de l'après crise du début des années 90, caractérisée par des classes moyennement et très aisées, majoritaires dans la catégorie des votants, et une masse de laissés-pour-compte qui ne votent plus, par manque d'espoir. C'est la République des grands poncifs, du retour à un capitalisme primitif, de la re-légitimation de l'inégalité, à grand renfort de think-tanks et d'essayistes en vogue. Parmi eux, Galbraith cite Charles A. Murray et George Gilder, qui n'ont, selon lui, pas peu contribué à la diffusion de ce dogme qui voudrait que le riche a "besoin de l'aiguillon de rentrées d'argent supplémentaires, et le pauvre de l'aiguillon de sa misère". Traduction: il s'agit de baisser les impôts des méritants -les riches- et de stimuler les fainéants -les pauvres-, qui sont, en partie du moins, responsables de leur situation. On croirait ici entendre les clichés habituels de la droite suisse et genevoise chaque fois qu'il est question de démanteler l'aide aux chômeurs: "si tu veux aider quelqu'un ne lui donne pas un poisson, apprends-lui à pêcher"…

La République des satisfaits, c'est également le règne de la spéculation, des produits financiers douteux et des grandes "firmes", où l'on a "longtemps tenu pour une règle absolument inévitable que le pouvoir effectif y passait des propriétaires ou des actionnaires aux directeurs. Les actionnaires sont nombreux et dispersés; leur vote individuel pèse peu, et le plus souvent rien du tout. Les connaissances requises pour pouvoir intervenir dans les opérations diverses et complexes de l'entreprise leur font défaut". Ce sont ces mêmes firmes, soutenues par les milieux satisfaits et repus qui chantent à longueur d'année la chanson de la non-intervention de l'Etat dans les affaires privées, mais qui changent vite de couplet lorsqu'il s'agit d'essuyer les pertes abyssales provoquées par leur impéritie. En français confédéral, prononcez: u-bé-èsse.

La République décrite par Galbraith c'est encore celle des caisses de dépôts dévoyées qui, nées au 19ème siècle, avaient joué, "un rôle modeste, louable et largement anonyme dans l'économie américaine", en mettant des crédits "à la disposition des citoyens du voisinage immédiat sous forme de prêts au logement", et étaient soumises à une "stricte réglementation relevant du gouvernement fédéral et de celui de l'Etat". L'appétit venant en mangeant, et l'ambiance générale appelant la déréglementation et la hausse des taux d'intérêt, elles allaient ensuite devenir ces organisations où "la solvabilité du petit emprunteur est traditionnellement scrutée avec une attention sans faille; les demandes du gros emprunteur vont au sommet de la banque, où, en raison de l'énormité de la somme, on lui suppose un intellect particulièrement performant".

 

En matière de politique bancaire, Galbraith rappelle cet axiome: "les pires erreurs des banques sont régulièrement commises sur leurs plus gros prêts par leurs responsables les plus élevés. Et c'est bien ce qui s'est passé dans le grand boom immobilier de l'époque du contentement". Politiques de crédit irresponsables, incurie dans la gestion, sauvetage par les collectivités publiques: traduisez caisses de dépôt américaines par bé-cé-gé, ou bé-cé-vé, et voilà devant nos yeux le remake des folies immobilières sur Léman des années 90, avec ces Donald Trump du cru, à qui l'on était si content d'offrir tous les poissons de la communauté que l'on ne prenait même pas le temps de vérifier le permis de pêche, pour ensuite demander à l'Etat de compenser les pertes.

Enfin, la République de Galbraith est aussi et surtout celle des baisses d'impôts accordées par les administrations républicaines de Reagan et Bush père: "La plus célébrée des initiatives économiques de Ronald Reagan (…) fut sa réduction d'impôts pour les très riches. Le taux marginal sur leurs revenus passa du niveau en partie nominal de 70% à 50% en 1981. Puis, avec la réforme fiscale, il tomba à 28% en 1986 -baisse en partie compensée, il est vrai, par d'autres modifications". Avec les conséquences sociales que l'on sait: explosion de la violence dans les centre villes, augmentation de la pauvreté, et, aujourd'hui, 50 millions de citoyens privés d'assurance-maladie. Pourtant, l'on sait que "le seul moyen efficace de réduire l'inégalité des revenus inhérente au capitalisme est l'impôt progressif sur le revenu. Rien, à l'ère du contentement, n'a si puissamment contribué à cette inégalité que la réduction d'impôt pour les riches".

 

Contentement général des couches aisées, oubli du concept de solidarité et des fondements même de la démocratie, baisses d'impôts, nous revoilà repassés de Wall Street à la rue des Banques et aux manoirs de Cologny, et plus précisément à la votation cantonale du 27 septembre prochain sur la fiscalité. Fait inhabituel, la Ville de Genève elle-même a fait une entorse à sa retenue habituelle pour souligner les conséquences néfastes de ce cadeau que la droite -alliée pour l'occasion aux Verts- tente de faire aux riches, aux satisfaits, à ceux qui oublient, dans une période trouble marquée par l'insécurité sociale et la peur du lendemain, un cadeau qui sera un véritable poison pour l'ensemble de la société. L'on a envie de croire encore à un réveil de ceux qui, en proie à trop de difficultés pour croire encore à l'utilité du vote, pour éviter d'amorcer cette véritable bombe à retardement. En rappelant encore cette conclusion de Galbraith: "Rien, on l'a dit, ne serait meilleur pour la paix sociale que quelques hurlements d'angoisse des détenteurs de grandes fortunes".

Le 27 septembre prochain, il est définitivement nécessaire de voter NON au PL10199 qui accorde 150 millions de baisses d'impôts aux contribuables disposant d'un revenu annuel supérieur à 200'000.- francs ou d'une grande fortune.

 

Commentaires

A part les grandes envolées sur le neo-liberalisme et les excès de wall-street, pour revenir a Geneve: Quid de l'indispensable splitting pour couple marié ?

Écrit par : Eastwood | 02/09/2009

Eastwood, essayez de réfléchir au-delà de votre cas personnel car l'adoption du splitting ne nécessait pas un projet de loi d'une telle ampleur fiscale et sûrement pas d'y inclure un bouclier fiscal en faveur des grandes fortunes, sujet qui n'a rien à voir avec les classes moyennes prétendument "gagnantes" avec ce projet de loi. Le splitting se fera même en refusant ce projet de loi car personne ne s'y est opposé.

Écrit par : roger deneys | 02/09/2009

LE SPLITTING EST MON CAS PERSONNEL ??? CA CONCERNE DES DIZAINES DE MILLIERS DE COUPLES DE LA CLASSE MOYENNE A GENEVE.

En majuscule parce qu'il y a de quoi s'ennerver, surtout que vous ne savez même pas si je suis marié ou pas, rien a ajouter ! Vous être contre le travail a part egale pour les couples de la classe moyenne, vive les femmes au foyer comme la tradition le veut, ça s'arrête la !

Comme vous dite ca se ferait quand même quand sans changement leglislatif parce que personne n'est contre, quand, en 2030 après que chacun des couples concerné aura payé des dizaines de milliers indues ?

En plus sur le cas du le bouclier fiscale, il parle d'une limitation de la charge fiscale cantonale et communale a 60% du revenu, sans compter 11.5% d'impôt federaux en plus. Donc 71.5% ou quasiment trois-quart. C'est quoi la limite 'raisonnable' pour les extremistes de gauche, 98% du revenu taxé ???

Écrit par : Eastwood | 02/09/2009

Le splitting n'est pas que votre cas personnel, mais je pense que vous avez tort de considérer uniquement la question de l'impôt en fonction de VOTRE situation, vos revenus et de vos besoins personnels. La société fonctionne parce que nous y contribuons normalement tous. Et la perte de liens de solidarité entre les hommes est une cause certaine de violence et d'insécurité.

Le bouclier fiscal bénéficie essentiellement aux très grandes fortunes, les personnes ayant plus de 100 millions de fortune économisant par exemple plus de 2 millions de francs d'impôts par an.

Et la question du pourcentage est un leurre car en réalité la justice et l'équité méritent qu'on considère le revenu ou la fortune disponibles, en francs.

Trouvez-vous par exemple normal le salaire de M. Vasella ou de M. Ospel ? Moi pas. Et taxer à 80% un revenu annuel de 1 million laisse encore 200'000 pour vivre... Soit plus que ce que je gagne en travaillant tous les jours...

Le splitting peut être déposé en projet de loi distinct le 28 septembre, le texte existe... pas besoin de voter 150 millions de cadeaux fiscaux aux revenus supérieurs à 200'000.- par an pour ça ! Et, compte tenu de la conjoncture incertaine et des besoins importants en terme d'investissements publics (CEVA, police, hôpital, EMS, écoles, transports publics... voire traversée de la rade si vous y tenez), ces 150 millions manqueront au budget de l'Etat de Genève, qui continuera à travailler en faisant de fausses économies qui rendent la vie pénible à tout le monde...

Écrit par : roger deneys | 02/09/2009

Ca a au moins le merite de clarifier votre conception "egalitariste" de l'impot: Ce n'est pas une contribution au fonctionnement de l'état mais une saisie de tous revenus allant au dela du minimum nescessaire.

Mais pourquoi être aussi modeste dans vos ambitions et ne taxer que les hauts revenus a 80% ?

L'ideal serait de taxer tous le monde a 100% pour redistribuer un salaire de 2000Frs egale pour tous plus un logement dans une datcha communautaire, les soins et l'abo tpg gratuits... Avec quand même quelques avantage en plus pour les membres de la nomemclatura.

Écrit par : Eastwood | 03/09/2009

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