22/02/2012

Annonce de l'abandon du projet de centrale chaleur-force (CCF) par le Conseil d'Etat : des explications politiques sont nécessaires !

L'annonce par le Conseil d'Etat le 1er février dernier de sa décision de « renoncer » à la construction d'une centrale chaleur-force (CCF) est véritablement problématique.

Qu'on soit pour ou contre une centrale chaleur-force, il est en effet tout simplement inadmissible de lire que ce serait le Conseil d'Etat qui aurait pris une telle décision : jusqu'à preuve du contraire, SIG est une régie publique d'autonome, avec un Conseil d'administration, des administrateurs, des actionnaires, etc. et cette autonomie doit, à juste titre, lui permettre de mener des projets qui lui permettent de remplir sa ou ses missions, soit ici garantir l'approvisionnement en électricité des habitant-e-s et entreprises de notre canton. Il convient de clarifier les détails de cette annonce et la légalité des décisions prises.


 

Quand, en plus, le projet a débuté en 2004 et a déjà connu un certain nombre d'aléas liés soit aux tergiversations, soit à l'inaction du Conseil d'Etat, il est pour le moins curieux de constater qu'on y renoncerait alors même qu'aucun obstacle légal ne l'oblige et que les textes qui s'y opposaient au niveau du Grand Conseil - résolution R569 des Verts, motion M1831 des Radicaux - n'ont pas été acceptés par notre Conseil.

Mais soyons clairs : à titre personnel, philosophique, existentiel, je pense qu'il n'y a pas de véritable nécessité de devoir construire une installation telle que la centrale chaleur-force (CCF) au gaz naturel que SIG prévoyait de réaliser au Lignon et qui permettait de produire l'équivalent de 10% de la consommation d'électricité du canton.

Pas de véritable nécessité car, en réalité, il serait « très simple » de diminuer la consommation cantonale - et donc aussi nos consommations individuelles - de plus de 10% : en augmentant le prix de l'électricité, en interdisant certains appareils très gourmands tels que les climatisations, en ajoutant une taxe annuelle sur les appareils qui consomment de l'électricité (la « taxe au watt » pas la « taxe au sac »...), du iPad au Jacuzzi, en réduisant les éclairages nocturnes absurdes (notamment les publicités lumineuses), en subventionnant massivement le remplacement des appareils électro-ménagers anciens tels que les frigos, congélateurs, lave-linges, aspirateurs, etc. par des appareils de classe A(+, ++, etc.).

Et « tout aussi simple » de diminuer rapidement nos émissions de CO2 : interdiction des véhicules les plus polluants (ou au moins augmentation massive - pas cosmétique - de leurs taxes d'immatriculation), augmentation des taxes sur l'essence, diminution des voies de circulation automobile, augmentation massive du prix des parkings, etc., subventionnement massif des systèmes de chauffage alternatifs au mazout, obligation d'amélioration de l'isolation des immeubles et bâtiments, etc.

Mais, je ne sais pas si vous l'avez aussi remarqué, cette « simplicité » personnelle semble relativement délicate à mettre en œuvre rapidement...

Notre société de consommation, encore plus « pourrie-gâtée » à Genève qu'ailleurs, nie les problèmes, pleurniche à l'annonce de la moindre interdiction ou augmentation de taxe... Les lobbies de la consommation, du béton, de la voiture, sont omniprésents et, en monopolisant les médias avec leurs publicités, contribuent à conforter à plein temps les options consuméristes de notre société, sans le moindre esprit critique. Il n'y a qu'à voir le battage médiatique actuel en faveur de l'absurde traversée du lac...

En plus, au niveau politique, un Grand Conseil comme celui dans lequel je siège actuellement à Genève est tout simplement autiste sur ces problématiques et leurs conséquences : érotomanie automobile prononcée (« grands projets » d'actualité : traversée de la rade, du lac, tranchées couvertes, etc.), refus des obligations et interdictions en matière de diminution des consommations pourtant techniquement absurdes, etc.

De plus, la récente adoption du budget 2012 par une majorité écolo-libérale, Verts-PDC-PLR, de notre Grand Conseil, soit l'alliance pour le moins curieuse d'un parti favorable au tout voiture, à l'énergie nucléaire, à la consommation effrénée et d'un parti qui prétend - ou prétendait ; je ne sais plus très bien - proposer des alternatives aux options ringardes et suicidaires du PLR, n'est pas de nature à faire progresser des options susceptibles de faire diminuer la consommation électrique ou les émissions de CO2.

L'exemple frappant qui me vient d'ailleurs à l'esprit est le vote, lors du budget 2012, soit quelques mois après l'acceptation par le peuple d'une initiative cantonale en faveur de la mobilité douce (IN144) de l'amendement visant à annuler une diminution (sic !) des investissements pour les pistes cyclables : quatre députés Verts ont préféré ne pas soutenir la proposition, en s'abstenant lors du vote... par crainte de la voir accepter et susciter ainsi le courroux final de leurs nouveaux partenaires du PLR !

A Genève, nous n'allons nulle part mais nous y allons vite...

Alors, imaginer une diminution rapide de notre consommation d'électricité et de nos émissions de CO2 est politiquement totalement irréaliste et, malheureusement, la perspective d'une hausse est très probable.

Dans ce sens - et à défaut de pouvoir faire diminuer notre consommation - le projet de centrale chaleur-force était pertinent : non seulement cette centrale permettait de faire face localement à une augmentation de notre consommation d'électricité, mais en plus son couplage au réseau de chauffage à distance permettait d'éliminer des chaudières à mazout ; et les mesures obligatoires de compensation de ses émissions de CO2 permettaient de développer des projets intéressants à Genève.

D'ailleurs, la Commission de l'énergie et des Services industriels de notre Grand Conseil ne s'y était pas trompé lors des travaux relatifs à l'étude de la résolution R569 et de la motion M1861 : après avoir parlé de géothermie, d'éolien, de solaire, de pompes à chaleur, pas de miracle : à court terme, il n'existait pas d'autres solutions permettant de produire localement une telle quantité d'électricité !

Plus de 200 millions de francs étaient ainsi prévus pour construire la centrale et compenser ses émissions de CO », 200 millions essentiellement au bénéfice des entreprises genevoises et donc de leurs salarié-e-s !

On peut, comme l'a fait la Commission de l'énergie, discuter de l'emplacement le plus judicieux d'une telle construction, mais, dans tous les cas, il est bien clair que son éventuel abandon ne peut pas être décidé unilatéralement par le Conseil d'Etat, d'autant plus que remplacer une dépense de 200 millions de francs en faveur de l'économie genevoise par un investissement de 300 millions dans une holding allemande propriétaire de divers barrages ne peut tout simplement pas être prise en considération : les deux projets sont complémentaires et rien n'oblige l'abandon de l'un au profit de l'autre !

Compte tenu de ces éléments, des explications politiques doivent être données à la population genevoise et il convient de mener l'enquête pour mieux comprendre les raisons qui ont motivé les déclarations du Conseil d'Etat, ses décisions contradictoires et bien entendu leur légalité au regard du statut d'autonomie de SIG.

Vu la gravité de la situation, les coûts de l'ordre de plusieurs centaines de milliers de francs déjà investis dans le projet, les Socialistes ont décidé de proposer à leur collègue une motion visant à créer une Commission d'enquête parlementaire chargée de faire toute la lumière sur ce dossier, texte que vous trouverez ici en annexe.

Motion création commission d'enquête parlementaire-version finale.pdf

19:14 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : centrale chaleur-force, conseil d'état, ccf, sig, socialistes, grand conseil | |  Facebook

Commentaires

Cher Roger,
Nous avions discuté, nous partageons les mêmes opinions sur les mesures à prendre pour limiter le gaspillage énergétique à Genève, ce qui me conduisait - il me semble logiquement (?) - à m'opposer à une source supplémentaire de production électrique tant qu'une importante de ces mesures n'étaient pas prises. Ta position sur la CCF est donc opposée à la mienne, mais ce n'est pas le plus important ici.
Comme toi, j'estime que le CE s'est montré plutôt autiste sur le coup. Mais surtout, ce qui me dérange dans cette affaire, c'est la justification proposée par le CE, à savoir le rachat partiel d'EnergieDienst par les SIG.
On peut en effet d'une part se poser la question du sens du terme "autoapprovisionnement", lorsqu'on produit son courant à l'autre bout du pays. On peut surtout aussi se demander si cette entreprise est aussi verte qu'on nous l'assure, lorsqu'on sait que la "Stromkennzeichnung" qu'elle est obligée de publier selon la loi allemande atteste qu'elle produit 26% de son électricité en charbon et 14% en nucléaire (http://www.energiedienst.de/cms/medienboard/pdf/privatkunden/service_beratung/EDAGStromkennzeichnung2011.pdf). As-tu enquêté sur ces points ?
J'avais rédigé une note plus complète à ce propos il y a deux semaines (http://bit.ly/zmahRk)

Écrit par : Julien Nicolet | 22/02/2012

Cher Julien,

Il conviendra effectivement d'enquêter sur cette "vertueuse" entreprise allemande... Et le prix de cette opération (car j'ai a priori de la peine à penser que cette participation n'ait été proposée qu'à SIG...).

Et, en ce qui me concerne, j'ai aussi beaucoup de peine à concevoir l'auto-approvisionnement comme la co-propriété de barrages ou autres installations... D'autant plus que SIG et le Conseil d'Etat n'ont pas manqué de nous rappeler les "avantages" que procurait la CCF en la matière, notamment au niveau des risques d'approvisionnement supplémentaire lié au réseau électrique que nous contournions.

D'autre part, je suis totalement convaincu de l'absurdité écologique (mais évidemment pas économique...) des démarches visant à "piquer" la production existante à d'autres acteurs, ou même, comme le suggérait des PLR lors des débats sur la motion M1861 et la résolution R569 - cf. l'excellent rapport de Salima Moyard, http://www.ge.ch/grandconseil/data/texte/R00569A.pdf, de demander à SIG de construire des éoliennes au large des côtes françaises...

Comme si cette production dorénavant étiquettée "SIG" n'aurait pas été de toute façon utilisée par d'autres...

Donc je reste convaincu qu'il est normal d'exiger de Genève une participation concrète à la production d'électricité supplémentaire tant que nous augmentons notre consommation. Il faut assumer les conséquences - et les éventuelles nuisances - de notre insouscience...

Écrit par : Roger Deneys | 23/02/2012

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