14/10/2015

Lutter contre la pauvreté et l'exclusion des jeunes adultes : une priorité nationale !

La diminution de l'aide sociale des moins de 25 ans est une décision honteuse qu'il s'agit de corriger sans tarder au niveau fédéral !

Les médias se sont fait l'écho[1] le 21 septembre dernier de la décision de la conférence des directeurs cantonaux des affaires sociales (CDAS) de faire baisser les montants des aides accordées aux moins de 25 ans vivant en ménage propre, les faisant passer de près de 1'000 francs par mois à moins de 800 francs.

Dans l'article de la Tribune de Genève du même jour, le Conseiller d'Etat MCG Mauro Poggia affirme "qu'il ne faut pas que l'aide sociale devienne un «oreiller de paresse» pour les jeunes adultes".

Cette décision de la CDAS, comme les propos du Conseiller d'Etat Poggia, sont tout simplement indécents et ne correspondent tout simplement pas à la réalité.

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Comment peut-on imaginer que de vivre en ménage propre avec moins de 1'000 francs par mois est, même en étant jeune, un "oreiller de paresse" ? Et que, du coup, ces jeunes manifestement fainéants selon lui, seront poussés à quitter l'aide sociale parce qu'on les appauvrirait davantage ?

Comment des personnes censées, qui ont fait des études, peuvent-elles tenir de pareils propos quand on observe la réalité que vivent les jeunes d'aujourd'hui ? On dit souvent que les politiciens sont déconnectés de la réalité et je dois dire, à la lecture de tels propos, que cela semble être effectivement le cas pour certains d'entre eux et en particulier pour les membres de la CSIAS et les directeurs des affaires sociales !

Car les faits et la réalité démentent depuis déjà longtemps cette vision cynique de la réalité que vivent les jeunes adultes ! De 1993 et 2012, j'ai créé puis dirigé une entreprise informatique, ImagineR Software, engageant des collaboratrices et collaborateurs, des apprenties et apprentis mais aussi des chômeurs en reconversion ou des jeunes qui cherchaient leur place sur le marché du travail après de premières tentatives infructueuses; j'ai aussi parfois engagé des jeunes pour de petits boulots de quelques jours, déménagements ou autres. Tout en devant évidemment, comme tout patron, faire tourner mon entreprise.

Ainsi, en près de 20 ans, j'ai pu vivre l'évolution des affaires et la pression toujours plus grande qui pèse sur les entreprises, en particulier les petites : le "marché", les clients, des collectivités publiques aux particuliers, en passant par bon nombre d'entreprises et même parfois d'associations dont la mission est de lutter contre les effets de la précarité, sont aujourd'hui obsédés par la question du "toujours moins cher", encouragés par la mondialisation libérale et le développement des achats en ligne... On ne cherche souvent plus l'entreprise locale, au savoir-faire reconnu et aux ouvriers expérimentés, on cherche l'entreprise aux produits ou prestations les moins chers, même s'ils viennent de l'autre bout du monde, même si les conditions de production se font en violation des Droits humains, de la protection des salarié-e-s et de la protection de l'environnement… le récent accord de libre-échange conclu par la Suisse avec la… Chine (sic !) illustre malheureusement à merveille cette évolution destructrice d'emplois et génératrice d'exclusions ici en Suisse.

Pourtant, les effets de cette guerre des prix et de la mondialisation sur l'emploi ici en Suisse, celui des jeunes en particulier, est bien réel : les entreprises ont moins de marge de manœuvre financière, les personnes qui cherchent du travail ou même une formation, un stage ou un apprentissage sont confrontées à des exigences d'embauche croissante et à la concurrence toujours plus forte de personnes plus âgées venant des quatre coins du monde et qui, aussi victimes de délocalisations, viennent chercher dans l'eldorado – en comparaison avec leur propre pays – suisse un avenir meilleur.

Ainsi, il m'est arrivé, aux alentours de 2010, alors que je cherchais à engager un informaticien polyvalent pour des installations et de la maintenance pour des particuliers et des PME, de voir affluer, en plus des offres d'emplois de jeunes, diplômés ou non, sortant des écoles genevoises, des candidatures d'universitaires hyper-qualifiés venant de pays voisins. Et il ne s'agissait pas d'un poste de spécialiste pointu, ni d'un poste avec un salaire particulièrement mirobolant et attractif…

Dans une PME, que manifestement trop de politiciens ne connaissent pas, cette réalité devrait pourtant ouvrir les yeux : quand les marges baissent, quand les clients, y compris les collectivités publiques, l'Etat, les communes, ne cessent de mettre la pression sur les prix et les performances en étendant les comparaisons de prix non seulement à l'échelle locale mais bien régionale, voire mondiale, le réflexe de survie économique dans un contexte aussi difficile pousse l'entreprise et le patron à choisir un professionnel déjà qualifié et expérimenté à un jeune qu'il faudra encore former, tester, qualifier par l'expérience. Et en ne faisant pas ce choix économique "rationnel", par conviction, par idéologie ou par sens de l'intérêt collectif local, le patron sait qu'il prend un risque économique supplémentaire. Certains, qui ne sont pas motivés que par l'argent, le font, d'autres cèdent bien plus facilement à la tentation… surtout s'ils savent que des concurrents potentiels ont, eux, déjà franchis le pas. L'effet d'entraînement est immédiat.

Et il n'y a pas que les PME qui sont soumises à ces pressions.

Ce printemps, la presse s'est faite l'écho[2] du cas de l'entreprise multinationale genevoise Firmenich dans laquelle des informaticiens roumains, engagés par un sous-traitant… brésilien (sic !), travaillaient à Meyrin pour 800 Euros par mois pour un travail à plein temps ! Alors que les écoles genevoises forment de jeunes informaticiens qui ne trouvent pas tous du travail ! Alors que le job en question ne nécessitait pas de compétences particulières qui aurait exigé de recourir à ces personnes roumaines plutôt qu'à d'autres !

De plus, en lisant la réponse[3] du Conseil d'Etat à la Question Urgente Ecrite QUE306 que j'avais déposée à ce sujet, on voit que la règle du "pas vu, pas pris" règne dans ce secteur de l'informatique… comme dans l'ensemble des autres secteurs économiques qui ne bénéficient pas de conventions collectives garantissant des salaires minima… et de contrôles suffisants : en l'occurrence, la pratique est, au vu des lois actuelles, malheureusement légale…

Il faut donc bien comprendre aujourd'hui que les jeunes qui ne trouvent pas d'emploi ne sont – et de loin ! – pas tous des cas pathologiques d'adolescents qui auraient mal grandis en n'allant plus à l'école et en regardant la TV et en surfant et chattant sur Internet à longueur de journée !

Alors, appauvrir encore les jeunes, quand leur difficulté à trouver un emploi ne dépend aujourd'hui d'abord pas d'eux mais bien de la guerre des prix, des délocalisations et de l'ouverture du marché du travail sans contrôles ni règles suffisantes, est tout simplement honteux, ne serait-ce que parce que pour trouver un emploi, quand on n'a pas la chance d'appartenir déjà à un réseau de privilégiés qui se soutiennent et s'engagent parmi, il est indispensable de conserver une image digne, de garder le lien social, d'avoir une apparence positive et d'avoir la conviction que la dèche n'est pas une fatalité à long terme.

Il faudra aussi m'expliquer comment peut-on préserver la dignité des jeunes qui connaissent des difficultés en Suisse, quand nous ne donnons pas de bonnes réponses à la problématique de l'échec scolaire et que nous réduisons les budgets de l'aide sociale dont ils doivent pouvoir bénéficier pour s'insérer dans le monde du travail.

Cette politique est manifestement menée par des politiciens qui n'ont jamais eu à connaître ces difficultés, qui vivent trop souvent dans leurs beaux quartiers et parlent sans doute entre "gens biens", au golf le dimanche, de ces jeunes paresseux qui dorment sur leur "oreiller de paresse"... et qui veulent, malgré les dénégations, encore faire plus d'économies sur le dos de celles et ceux qui connaissent déjà des situations dramatiques.

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Cette triste réalité et cette politique cynique et égoïste des nantis paternalistes contre les jeunes, doivent être dénoncées et surtout fortement combattues, tant ici à Genève en luttant contre le démantèlement social voulu par le Conseiller d'Etat Poggia et la majorité de droite du Grand Conseil PDC-PLR-UDC-MCG, qu'au niveau suisse pour que tous les jeunes de notre pays aient un avenir autre que la misère et la précarité.

Dans un pays où les riches voient leurs impôts baisser d'années en années et où on vient d'apprendre, à Genève, que le Conseil d'Etat contourne les décisions du Grand Conseil pour conserver des privilèges salariaux à quelques hauts fonctionnaires déjà grassement payés, c'est notre devoir que de lutter contre de telles injustices destructrices !

Et nous devons donc, au contraire de ce qui se passe aujourd'hui, consacrer bien davantage de moyens, y compris financiers, à la lutte contre la précarité, la pauvreté, l'exclusion des jeunes adultes !


[2] http://www.lematin.ch/economie/Des-Roumains-sont-payes-800euros-par-mois-sur-le-site-de-Firmenich/story/24219788

[3] http://ge.ch/grandconseil/data/texte/QUE00306A.pdf

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