08/07/2016

Maman de nuit...

Minuit et demi. Là je suis dans la gonfle. Je suis assis sur mon lit, la main gauche dans la poubelle en plastique de la chambre qui est posée sur une chaise. Dans la poubelle, un caneton.

Et ma main gauche sur la tête du caneton pendant que je vous écris, plié en deux. Parce que c'est le seul moyen de le calmer. Il dort ou tout comme,  il fait un joli petit sifflement - d'ailleurs du coup je me dis que c'est peut-être un caneton de canard siffleur - toutes les 20 secondes, peut-être qu'il rêve.

Mais ça ne m'aide pas à savoir quoi faire de lui. Ni comment je vais faire pour retirer mes lentilles de contact dans une pareille position. 

Et comment je peux l'aider à retrouver sa maman. Sa vraie maman.


Parce que mon problème c'est que je faisais quelques photos vers 23h30 près du pont sur la Laxa, la magnifique rivière qui s'écoule du lac Myvatn, et que sans crier gare, alors que j'étais sur le chemin du retour, je vois surgir un caneton - celui-ci ? Mystère mais pas impossible - de derrière un monticule. Et sans même avoir le temps de le photographier alors qu'il est dans le soleil couchant, il picore de l'herbe gaiement sous mes yeux et s'éloigne sans crainte. J'en suis bouche bée mais je connais Myvatn et ses surprises. Et ses malheurs.

Car cette immense crèche à ciel ouvert est soumise aux lois de la nature et aux aléas d'enfants bien dissipés sans qu'il y ait les célèbres "normes d'encadrement" qui font la réputation et la célébrité de la petite enfance genevoise.

Et les mamans ma foi travaillent dur ici tandis que les papas sont repartis entre potes en vacances au bord de la mer.

Bref ce caneton allait vivre sa vie de caneton et soit retrouver sa maman, soit se faire adopter, soit se faire croquer... ou soit être victime d'un pur infanticide, j'ai déjà vu ça ici à Myvatn, une maman qui tue sans raison un caneton perdu qui n'est pas à elle.

Mais c'est la loi de la nature et de la vie et de la mort, ce cycle perpétuel qui fonctionne très bien sans l'Homme.

Quelques minutes plus tard, alors que j'observe une femelle garrot d'Islande avec ses 6 ou 7 petits canetons dans les eaux tumultueuses de la Laxa, voilà que mon caneton revient à toute vitesse et repasse devant moi.

Je me dis que  ce caneton a en tout cas un bon sens de l'orientation pour son âge. Et je retourne à ma voiture pour rentrer.

Mais voilà qu'à peine démarré, arrivant sur le pont qui traverse justement la Laxa, je vois au milieu de la route un caneton !

Et il s'écarte à peine à mon arrivée ! Ça, c'est trop pour moi ! Car les lois de la nature je veux bien ! Mais pas les lois du 4x4 en chaleur qui écrase tout et aussi les petits enfants canetons !

Ni une ni deux, je m'arrête et mets mes feux de détresse.

Et je sors de la voiture.

Je crois que c'est bien la première fois de ma vie que je pense instinctivement à Konrad Lorenz : en m'approchant du caneton et en me baissant, je lui parle doucement. Et il s'approche de moi tout seul comme un grand.

Je le prends délicatement dans ma main, lui mets l'autre main sur la tête et tout en lui expliquant que la route, même - surtout - en Islande c'est dangereux pour les canetons, je le ramène au bord de la Laxa. Et le dépose tout doucement dans l'herbe.

Mais cette andouille ne veut pas rester en place ! Voilà qu'il veut retourner vers la route.

Et là ça devient irrationnel : peut-être parce que ce caneton perdu, en voulant retourner vers la route et en retrouvant instinctivement son calme quand je le rattrape dans ma main, fait aussi monter en moi mon instinct maternel (ou paternel; encore que chez les oiseaux, c'est très rarement les papas qui s'occupent de leur progéniture), parce que la route est trop proche, parce que je ne vois pas les deux femelles garrot d'Islande s'intéresser à lui (évidemment si c'est un canard siffleur), parce que je ne sais plus quoi faire, j'hésite : et si je prenais ce caneton avec moi pour le protéger ?

C'est idiot, je ne saurai de toute façon pas quoi faire de lui mais je peux peut-être lui trouver un carton, le mettre à l'abri pour la "nuit" et on verra  bien demain matin...

J'hésite. C'est idiot, je sais. Mais je ne peux pas non plus attendre toute la nuit que sa maman revienne.

Idiot,  absurde. En plus comment je peux le transporter ? Je n'ai pas de carton à chaussures. J'hésite. Je fais quoi ?

J'ouvre le coffre : pas de sac. Ah oui mon petit sac à dos. Je le vide et  dépose le caneton l'intérieur. Et referme. Il proteste un peu. Surtout parce que je ne le tiens plus en fait.
Dix kilomètres de route, chambre d'hôtel, lieu pas très connu... je vais bien trouver une solution... mais quand je ressors le caneton du sac, c'est comme avant : il n'est calme que dans ma main...

Alors j'ai pensé à la poubelle en plastique, parce que ça crotte quand même un caneton...

Mais depuis le début de ce statut, écrit d'une seule main pendant plus d'une heure car entre temps j'ai réussi à me mettre dans une position plus confortable, en tailleur,  toujours le caneton qui dort tranquillement dans ma main gauche, son petit ventre de caneton appuyé contre le mien, il a effectivement fait une petite crotte sur mon mon mollet gauche. Ce n'est pas grave.

Mais j'aimerais surtout trouver une solution pour aller me coucher... et en espérant surtout, ce qui m'inquiète le plus en fait, qu'il ne commence pas à vouloir à manger... parce que je ne sais pas du tout ce qu'il mange.

Je ne sais pas encore comment finira cette nuit. Il est 2h29...

 

caneton, maman, Myvatn

(la qualité n'est pas terrible, désolé... mais essayez seulement de faire un selfie au milieu de la nuit avec un caneton sur la poitrine...)

10:33 Publié dans Général, Nature, Solidarité, Voyages | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

Commentaires

Pour finir, Roger, qu'est devenu le caneton en ce jour de rentrée du 29 août?
Avez-vous fini par l'adopter, le faire passer en Suisse et lui faire faire un passeport?

C'est fantastique d'avoir un tel compagnon. Les canards sont fidèles et très affectueux. Il faudrait juste aménager votre balcon ou votre salon en basse cour et ne pas oublier de lui confectionner une petite mare. Les canetons adorent les feuilles de laitue et l'entrecôte très émincée en longues lamelles qui doivent ressembler à des vers de terre.

Dans mon enfance, notre maison maternelle était emplie d'animaux de basse-cour, il y avait même un jar qui faisait le gardiennage de la maison et des enfants. Tout intrus qu'il ne connaissait pas avait droit à une pincée douloureuse dans le mollet. Même le facteur! On devait le lui présenter plusieurs fois pour qu'il se familiarise à sa voix et à son odeur corporelle.

Un soir de Noël, les parents se faisait une joie inhabituelle de nous offrir le solennel chapon rôti. Autour de la table, nous faisions circuler notre regard de l'un à l'autre des frères et sœurs. Nous ne nous étions pas trompés, c'était Roland, le plus fier des coqs qui était là, cuisses bombées et dorées par le fourneau. Nous avions d'abord refusé instinctivement de le toucher, ensuite, nous nous étions tous levés pour vérifier sa disparition du jardin. Roland! Roland! Nous avions beau appeler, Roland n'était plus. Il était bien dans le grand plat en grès, sur le dos, maîtrisé, torturé et rôti.
Ce fameux soir de Noël, chacun s'en était allé silencieux se coucher, la larme à l’œil et le ventre vide. Nous avions eu un immense chagrin qui ne s'adoucissait qu'avec la rentrée scolaire de janvier.

Depuis ce jour là, chaque fois qu'on nous servit du poulet ou du canard, nous allâmes dans le jardin recompter nos compagnons et compagnes.
Nos parents avaient bien appris la leçon: il n'était plus question de toucher à eux, même si nous devions mourir de faim. On ne mange pas ceux avec qui on a partagé ses joies et ses peines d'enfant.

Aujourd'hui, nous choyons nos chats. Ce n'est que lorsqu'ils nous quittent qu'on se sent si malheureux. Et leur vie est si courte...
Rendez votre caneton heureux!

Écrit par : Beatrix | 29/08/2016

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